L’attente

Ça fait deux heures qu’il l’attend. Deux heures, deux minutes et deux secondes pour être plus précis. D’aucuns penseraient qu’on lui avait posé un lapin, qu’il s’était fait avoir, une nouvelle fois, mais lui, il ne voulait pas y croire, ce n’était pas possible, pas avec elle. Il sortit d’une poche son smartphone afin de voir si l’heure indiquée était la même que celle sur sa montre et soupira en constatant que oui. Pas de message non plus. Il fut tenté, une nouvelle fois, d’éteindre ce téléphone, d’en sortir la carte SIM, de la frotter, puis, de l’y remettre, tout doucement, imaginant un problème quelconque avec l’appareil qui l’empêcherait de recevoir des messages ou des appels. Mais les trois fois précédentes n’avaient pas été concluantes.
Deux heures, douze minutes et quinze secondes. Il essaie pour une énième fois de se souvenir de leur dernière conversation. Elle finissait le travail à quinze heures, devait rentrer chez elle pour se doucher et se changer, avant de venir le retrouver. Pendant la première heure il se disait, non sans être flatté, qu’elle prenait le temps de se faire belle, rien que pour lui, ou qu’elle cherchait à se faire un peu désirer. Il n’avait osé l’appeler, ne voulant pas paraître pressé ou impatient. Au bout des deux heures, il n’osait toujours pas l’appeler pour une toute autre raison : ne pas avouer qu’il était resté planté, là, à l’attendre, et pouvoir toujours sauver les apparences en feignant, si l’occasion venait d’en parler, avoir lui aussi oublié ce rendez-vous.
Cela faisait 5 jours qu’il attendait ça. Autant dire qu’il n’avait que peu trouvé le sommeil, tant l’idée de passer ne serait-ce que quelques heures à ses côtés lui semblait un rêve éveillé. Elle était fidèle aux représentations de la femme parfaite avec laquelle il s’imaginait déjà vivre, fonder une famille : grande, brune, élégante, douce, drôle et rassurante. Ils s’étaient rencontrés quelques semaines auparavant lors de la crémaillère d’un ami commun. Son sourire et son regard l’avaient hypnotisé. Incapable de se dépêtrer d’Harold, son colocataire qui l’accompagnait, il n’avait pas eu l’occasion d’aller lui parler mais il était persuadé qu’elle jetait régulièrement des regards dans leur direction. Par chance (et après de longues minutes de recherche), il avait pu la retrouver grâce aux réseaux sociaux. Il était rassuré qu’elle l’accepte dans ses « amis » malgré son stupide pseudo et la photo qui le présentait avec Harold, prise lors d’une soirée trop arrosée, qui ne le mettait pas à son avantage. Ils discutaient depuis régulièrement ensemble. C’était la première fois qu’ils allaient se retrouver rien que tous les deux. Et il avait le trac.
Deux heures, cinquante minutes, vingt secondes. La nervosité et l’enthousiasme s’estompaient. Il commençait à se trouver ridicule, ainsi planté au milieu de trottoir, les jambes presque paralysées. Il devait se rendre à l’évidence : elle ne viendrait pas. Certainement avait-elle eu un empêchement très important, et avait-elle perdu son téléphone, ne pouvant ainsi le contacter. Ça devait être ça, oui. Peut-être un parent victime d’un accident, elle serait partie de chez elle ou de son travail en courant, oubliant tout derrière elle. Alors qu’elle craindrait qu’il lui en veuille, il la réconforterait, grand seigneur, et lui apporterait tout le soutien qu’il pourrait. Alors, leur belle histoire commencerait. Il retrouva un léger sourire, et se décida à partir, non sans regarder longuement une dernière fois autour de lui.
Il arriva chez lui vingt minutes plus tard. Son téléphone restait insolemment silencieux. Il alluma son ordinateur. Son sang ne fit qu’un tour quand il vit qu’un mail l’attendait : elle lui avait écrit. D’une main tremblante, mais un sourire aux lèvres, il cliqua sur le mail pour l’ouvrir.
« Désolée, en arrivant sur place, je me suis rendue compte que je m’étais trompée : je pensais que je discutais avec l’autre homme sur la photo. »
Elle croyait discuter avec Harold.
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3 commentaires sur « L’attente »

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