Soeurs de miséricorde, Colombe Schneck

Soeurs de miséricorde

« Elle n’a pas le choix, elle doit partir. À Santa Cruz, tout est fermé, plus rien ne circule, l’argent, les gens, même les fruits pourrissent sur les arbres. Les femmes partent les unes après les autres, de plus en plus loin. Comment trouver du travail, un logement, quand on ne connaît personne ? Ni la langue, ni les rues, ni ce qu’on mange, ni les règles ? »

Née en Bolivie dans une famille indigène, Azul a grandi dans un paradis où les fruits, les fleurs, les couleurs, les goûts prospéraient. Immigrée économique, laissant mari et enfants, langue et robes indiennes, rites et prières, elle va découvrir l’Europe et ses riches propriétaires. Comment montrer à ses patronnes ce que leurs yeux ne voient pas du monde ? Comment conserver la bonté reçue dans l’enfance ?

Mon avis :

Je n’ai découvert Colombe Schneck que lors de la sortie de son livre Mai 67, que j’avais dévoré. Alors, quand j’ai vu qu’elle sortait un nouveau livre pour la rentrée littéraire, je me suis précipitée dessus.

Nous découvrons d’abord la vie de Ximena, la mère d’Azul, qui vit en Bolivie, à Chuqui-Chuqui. C’est une femme courageuse, veuve, qui possède sa propre maison et un magnifique jardin plein d’arbres fruitiers. Parmi ses enfants on découvre Azul.

Azul rencontre un premier homme, Juan, avec lequel elle aura un enfant : Miguel. Juan ne souhaite pas épouser Azul, il préfère boire et draguer d’autres filles. Plus tard, Azul fera la rencontre d’un autre homme, Moise, avec lequel elle aura son deuxième enfant, Alondra. La famille manque d’argent, notamment à cause des dettes de Moise. Azul part tout d’abord vivre en Italie pour gagner de l’argent. A son retour, elle se rend compte que les dettes sont toujours là, malgré l’argent qu’elle a envoyé. Elle part, une nouvelle fois, malgré la douleur de quitter sa famille. Elle part à Paris.

Cette histoire est touchante. Je suis rapidement entrée dans la vie de Ximena, puis de sa fille Azul. Cette dernière, comme sa mère, est une battante, elle n’a pas le temps de se plaindre, elle prend la vie comme elle vient et fait tout pour la rendre meilleure. C’est un personnage fort, elle force l’admiration.

Les descriptions faites de la Bolivie sont vraiment belles, on se plait à s’imaginer là-bas, j’avais bien envie aussi de croquer dans l’un des fruits de Ximena. Il y a une vraie puissance dans ce livre, qui est aussi sujet à réflexion. A l’heure où nous ne cessons souvent de nous plaindre, malgré ce que nous avons, l’exemple d’Azul permet de remettre quelques pendules à l’heure. Elle ne se plaint pas, alors qu’elle doit se séparer de sa mère, de son conjoint, mais surtout de ses enfants (je trouve ça très dur). Elle va même être d’une grande aide pour les femmes chez lesquelles elle ira travailler, en Italie comme en France. Azul, c’est cette femme qu’on gagnerait à connaitre et qu’on ne veut pas oublier.

Un livre d’une grande force et d’un bel optimisme.

Macadam, Jean-Paul Didierlaurent

Macadam par Didierlaurent

Pour tromper l’ennui lors des confessions, un prêtre s’adonne à un penchant secret. Une jeune femme trouve l’amour aux caisses d’un péage. Pendant la guerre, un bouleau blanc sauve un soldat. Un vieux graphologue se met en quête de l’écriture la plus noire. Une fois l’an, une dame pipi déverrouille la cabine numéro huit ?

Mon avis :

Vous avez certainement déjà lu Le liseur du 6h27, écrit par Jean-Paul Didierlaurent (vendu à 60.000 exemplaires et traduit dans 27 pays, on parlerait même d’adaptation au cinéma … ) ou, tout au moins, entendu parler (à moins que vous ayez hiberné pendant un an ). Aujourd’hui sort en librairie, toujours Au diable Vauvert, « Macadam », un recueil de onze nouvelles.

On a découvert que l’auteur maitrise à la perfection l’écriture du roman, on sait peut-être moins qu’il excelle aussi en ce qui concerne l’écriture de nouvelles, il a d’ailleurs été plusieurs fois récompensé (prix Henri-Thomas à Saint-Dié mais aussi plusieurs fois le prix Hemingway, notamment en 2012 pour sa nouvelle « Mosquito », qu’on retrouve dans le recueil). Il faut dire que l’écrivain n’en est pas à son coup d’essai, il écrit des nouvelles depuis 1997 …

Ici, l’écriture est percutante, les nouvelles sont parfois drôles, piquantes, parfois noires, parfois tendres, et ce mélange est absolument savoureux. Il traite de sujets qui pourraient être tabous pour d’autres, comme le handicap dans la nouvelle « Macadam », que j’ai beaucoup aimée.

Si vous aimez les nouvelles, si vous avez aimé l’écriture de l’auteur dans Le liseur du 6h27, si vous voulez lire un bon livre qui sait mélanger les genres, n’hésitez plus : foncez l’acheter !

Eric-Emmanuel Schmitt, La nuit de feu

La Nuit de Feu par Schmitt

« Je suis né deux fois, une fois à Lyon en 1960, une fois dans le Sahara en 1989. »
Une nuit peut changer une vie.
À vingt-huit ans, Éric-Emmanuel Schmitt entreprend une randonnée à pied dans le Sahara en 1989. Parti athée, il en reviendra croyant, dix jours plus tard.
Loin de ses repères, il découvre une vie réduite à la simplicité, noue des liens avec les Touareg. Mais il va se perdre dans les immenses étendues du Hoggar pendant une trentaine d’heures, sans rien à boire ou à manger, ignorant où il est et si on le retrouvera. Cette nuit-là, sous les étoiles si proches, alors qu’il s’attend à frissonner d’angoisse, une force immense fond sur lui, le rassure, l’éclaire et le conseille.
Cette nuit de feu -ainsi que Pascal nommait sa nuit mystique- va le changer à jamais. Qu’est-il arrivé ? Qu’a-t-il entendu ? Que faire d’une irruption aussi brutale et surprenante quand on est un philosophe formé à l’agnosticisme ?
Dans ce livre où l’aventure se double d’un immense voyage intérieur, Éric-Emmanuel Schmitt nous dévoile pour la première fois son intimité spirituelle et sentimentale, montrant comment sa vie entière, d’homme autant que d’écrivain, découle de cet instant miraculeux.

Mon avis :

Il nous est à tous arrivé d’entendre qu’un voyage pouvait transformer une vie, Eric-Emmanuel Schmitt dans La nuit de feu nous illustre ces propos. Sous une plume hautement poétique et d’un régal à lire, l’auteur nous emmène avec lui lors de son voyage au Sahara, voyage pendant lequel il sera accompagné d’autres touristes. Il est à un moment de sa vie où il ne sait plus vraiment que faire, où aller : continuer la philosophie ? privilégier l’enseignement ? Il espère que ce voyage lui permettra de voir les choses d’une façon plus limpide. Il en ressortira avec une certitude : il a la foi.

Je ne suis pas particulièrement amatrice de récits religieux, ni adepte des religions d’une façon générale, mais cela ne m’a pas empêché d’apprécier ce récit ( et de toute façon, il n’est en aucun cas question de vouloir convertir qui que ce soit comme j’ai pu lire ailleurs, c’est juste une rencontre, racontée avec sensibilité, émotion et finesse.). Les descriptions sont très poétiques et frappantes, la plume de l’auteur envoutante. Un très beau roman.

ça sort demain aux éditions Albin Michel !

La couleur de l’eau, Kerry Hudson

Sous le charme, Dave, vigile dans un luxueux magasin londonien, laisse partir une jeune voleuse qu’il vient de surprendre. Sa journée terminée, il la découvre dehors, à l’attendre. C’est le début d’une relation complexe entre deux êtres abîmés. Comment Alena, venue avec tant de projets de sa Russie natale, s’est-elle retrouvée à la rue et sans papiers ? Pourquoi Dave vit-il comme en exil à quelques kilomètres de chez lui ? Qu’ont-ils bien pu traverser l’un et l’autre pour être si tôt désabusés ?

Page après page, ils s’apprivoisent, se rapprochent – et prennent soin d’éviter leurs zones d’ombre : les réseaux de prostitution, les compromissions, les peurs et les espoirs étouffés de l’une, les cités anglaises à l’horizon bien bas, les rêves d’aventure et les lâchetés de l’autre.

Se gardant des clichés et du larmoyant, Kerry Hudson donne voix aux classes souvent délaissées par la littérature et raconte ses personnages avec leurs fragilités et leurs faiblesses. De l’East London à la Sibérie en passant par Moscou, elle tresse un récit d’une grande finesse, mêlant portrait social et histoire d’amour moderne. Un roman lumineux.

Mon avis :

Voici un bon roman de cette rentrée littéraire. J’ai été un peu sceptique au début, ayant du mal à entrer dans le livre, notamment à cause des allers et retours entre le passé et le présent ( qui nous permettent de découvrir les histoires d’Alena et de Dave avant leur rencontre) puis, je me suis vite laissée captiver par l’histoire. Pourtant, cette dernière pourrait paraître sordide (la rue, la prostitution … ) mais rien de glauque n’apparaît sous la plume de l’auteure, on y trouve juste la réalité, honnête, touchante, sans mièvrerie, avec une pointe d’espoir et un bel optimisme. Kerry Hudson sait utiliser le mot juste, et on en redemande.

Ce livre est un second roman, dans lequel Kerry Hudson confirme son talent. Vous avez certainement déjà lu ou entendu parler de son premier livre (qui interpelle rien qu’avec son titre à rallonge :  Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman).

Place Colette, Nathalie Rheims

Place Colette

À l’âge de 9 ans, la narratrice de Place Colette est victime d’une erreur de diagnostic qui la cloue sur un lit d’hôpital, le corps prisonnier d’une coquille de plâtre. Au terme de trois années de calvaire, un professeur finit par découvrir la véritable maladie ; il l’opère et la sauve. La jeune fille a passé ce temps immobile à découvrir la littérature et les textes classiques. Elle voue une passion sans limite au théâtre. Revenue à la vie, elle tourne autour de la Comédie-Française et de la place Colette. Le jour de ses 13 ans, elle entre dans la loge d’un comédien dont elle est tombée amoureuse. Bien qu’il ait trente ans de plus qu’elle, elle lui propose de devenir son cadeau d’anniversaire.
Ce roman, qui aurait pu s’intituler Détournement de majeur, est l’histoire d’une double initiation, à l’amour charnel et à la passion du théâtre. Écrit à la première personne, il est pourtant aux antipodes de ce que l’on qualifie d’autofiction : le mensonge enveloppé dans une rhétorique de vérité. C’est un « roman-vrai », où l’auteur se cherche et finit par faire tomber le masque.

Mon avis :

C’est un thème qui pourrait nous gêner : l’amour entre une fille qui n’est plus un enfant, ni  encore une adolescente et un homme qui pourrait être son père. Et pourtant, il n’en est rien.

Elle n’a que 13 ans, elle est solitaire, assoiffée de lecture. Elle manque de confiance en elle et pourtant fait preuve d’une sacrée assurance quand elle se présente face au comédien, Pierre. Cet homme sera à la fois son initiateur sexuelle, mais il ne sera pas non plus étranger à son désir de devenir actrice.

Si l’auteure n’est pas toujours avare de précisions et de détails, la lecture n’en demeure pas moins agréable, le style est fluide. Nathalie Rheims poursuit  C’est un double roman d’apprentissage et j’avoue avoir préféré la partie qui concerne son entrée dans le monde du théâtre.

Une belle lecture de cette rentrée littéraire !

Rentrée littéraire 2015 #7: 19-20 août

Dernière présentation des sorties pour la première semaine de rentrée littéraire : les sorties aux éditions Stock !

Au programme :Colombe Schneck   ( ce qui me rappelle que je n’ai toujours pas rapatrié toutes mes anciennes chroniques), Florence Noiville, Brigitte Giraud, Emilie Frèche, Laurent Carpentier, Tobie Nathan, Eric Faye, Simon Liberati, Christophe Boltanski, Nick Hornby.

Sœurs de miséricorde, Colombe Schneck, Stock

Soeurs de miséricorde

« Elle n’a pas le choix, elle doit partir. À Santa Cruz, tout est fermé, plus rien ne circule, l’argent, les gens, même les fruits pourrissent sur les arbres. Les femmes partent les unes après les autres, de plus en plus loin. Comment trouver du travail, un logement, quand on ne connaît personne ? Ni la langue, ni les rues, ni ce qu’on mange, ni les règles ? »

Née en Bolivie dans une famille indigène, Azul a grandi dans un paradis où les fruits, les fleurs, les couleurs, les goûts prospéraient. Immigrée économique, laissant mari et enfants, langue et robes indiennes, rites et prières, elle va découvrir l’Europe et ses riches propriétaires. Comment montrer à ses patronnes ce que leurs yeux ne voient pas du monde ? Comment conserver la bonté reçue dans l’enfance ?

L’illusion délirante d’être aimé, Florence Noiville, Stock

L'illusion délirante d'être aimé

« Une évidence. Une évidence aussi tangible qu’une pierre au milieu d’un jardin : C. est persuadée que je l’aime, que je l’ai toujours aimée. Comment puis-je faire semblant d’avoir oublié ? »
L’illusion délirante d’être aimé est une maladie, chronique, dangereuse, et parfois mortelle, nommée syndrome de Clérambault, car elle fut découverte par le célèbre psychiatre. C’est aussi un roman implacable, un thriller des sentiments : l’histoire d’une obsession et d’une dépossession. Un amour à perpétuité. Un amour qui ne peut que mal finir.
Milan Kundera a dit de ce roman de Florence Noiville : « Ce que dévoile L’Illusion délirante d’être aimé, c’est la présence aussi forte qu’inexplicable de l’amour dans la haine. »

Nous serons des héros, Brigitte Giraud, Stock

Nous serons des héros

« Les nuits où je ne dormais pas, j’ouvrais le velux et je m’installais sur le toit, j’étais le seul dans la cité à jouir de ce privilège, passer la nuit à la belle étoile, dans le plus grand secret. Le ciel était-il le même ici qu’au Portugal, les constellations étaient-elles visibles depuis la lucarne de la prison de Peniche où mon père avait été enfermé ? »

En ce début des années soixante-dix, Olivio et sa mère viennent de fuir la dictature portugaise. Ils s’installent dans une banlieue lyonnaise et emménagent bientôt chez Max, un rapatrié d’Algérie, avec qui ils espèrent un nouveau départ. Alors que Max accepte mal l’adolescent, Olivio se lie à Ahmed, un immigré algérien de son âge, auprès de qui il trouve tendresse et réconfort.

Un homme dangereux, Emilie Frèche, Stock

Un homme dangereux

« – Maintenant que tu as vraiment quitté ton mari, on va pouvoir parler. Je veux que tu deviennes ma femme. Je t’aime, je veux vivre avec toi, mais avant, il faut que tu laisses tes enfants.
– Pardon ?
– Je suis sérieux. Il faut que tu les laisses à leur père, je te dis ça pour leur bien. Elles seront très heureuses avec lui ; ils partiront vivre en Israël, ce sera beaucoup plus simple, et tu iras leur rendre visite pour les vacances.
– T’es complètement malade.
– Tu sais bien que non, puisque c’est comme ça que ça va se terminer pour les juifs de France. Sept mille juifs sont partis rien que cette année, c’est moi qui l’invente ? Bientôt, il n’y aura plus de juifs en France. Plus un seul juif. Tu te rends compte, un peu ? Le grand rêve de Vichy réalisé par des Merah, des Nemmouche, des Kouachi. Que des petits enfants de bicots qu’on a fait venir du bled pour assembler des boulons, et qui feront mieux que les idéologues du Troisième Reich, sans même avoir besoin de vous mettre dans des trains. Tout ça simplement en jouant avec votre peur. Quelle intelligence ! Quelle économie, surtout. La France nettoyée pour pas un rond. »

Les bannis, Laurent Carpentier, Stock

Les bannis

« Tous, ils marchent en chantant. Ils ne sont ni joyeux ni tristes, mais ils chantent. Ils sont ma famille, mon peuple, ma condamnation à l’errance. Ils viennent de Picpus ou de Bretagne, de Bucarest ou de Tunisie, d’Istanbul ou de Lannemezan, de Pittsburgh ou du Jura… Ils n’ont souvent rien en commun et pourtant ils fredonnent tous le même chant d’exil, le même récit d’un bannissement. »

Une histoire vraie racontée comme une fiction, celle d’une famille unique et surprenante.

Ce pays qui te ressemble, Tobie Nathan, Stock

Ce pays qui te ressemble

C’est dans le ghetto juif du Caire que naît, contre toute attente, d’une jeune mère flamboyante et d’un père aveugle, Zohar l’insoumis. Et voici que sa soeur de lait, Masreya, issue de la fange du Delta, danseuse aux ruses d’enchanteresse, le conduit aux portes du pouvoir. Voici aussi les mendiants et les orgueilleux, les filous et les commères de la ruelle, les pauvres et les nantis, petit peuple qui va roulant, criant, se révoltant, espérant et souffrant.

Cette saga aux couleurs du soleil millénaire dit tout de l’Égypte : grandeur et décadence du roi Farouk, dernier pharaon, despote à l’apparence de prince charmant, adoré de son peuple et paralysé de névroses. Arrivée au pouvoir de Gamal Abdel Nasser en 1952 et expulsion des Juifs. Islamisation de l’Égypte sous la poussée des Frères musulmans, première éruption d’un volcan qui n’en finit pas de rugir… C’est la chute du monde ancien, qui enveloppait magies et sortilèges sous les habits d’Hollywood. La naissance d’un monde moderne, pris entre dieux et diables.

Il faut tenter de vivre, Eric Faye, Stock

Il faut tenter de vivre

« Dans les temps qui avaient précédé notre rencontre, je m’étais représenté Sandrine Broussard d’une manière très subjective, sur la base de ce qu’on me racontait. À vrai dire, peu m’importait de savoir si j’étais près de la vérité ou non. Je faisais évoluer la jeune femme sur une orbite éloignée de Bonnie Parker, où elle gravitait comme un astre de faible brillance, et je l’imaginais de taille moyenne, blonde, mignonne, pareille à Faye Dunaway dans le film. Sandrine était la portion incongrue de mon univers, différente de tout, rétive aux classements. »

Lorsque le narrateur croise enfin Sandrine Broussard il est happé par ce personnage magnétique, son exact contraire. La jeune femme va lui raconter ses vies multiples et tumultueuses, faites d’arnaques et de clandestinité. Mais au plus profond d’elle-même, elle aspire à ne plus être une « passagère clandestine » et à retrouver une place dans ce monde. Pour « tenter de vivre », il faut abandonner plusieurs « moi » derrière soi. Le peut-on ? Et quel est le prix à payer pour sortir du tunnel ?

Eva, Simon Liberati, Stock

Eva

Un soir de l’hiver 1979, quelque part dans Paris, j’ai croisé une femme de treize ans dont la réputation était alors « terrible ».
Vingt-cinq ans plus tard, elle m’inspira mon premier roman sans que je ne sache plus rien d’elle qu’une photo de aparazzi. Bien plus tard encore, c’est elle qui me retrouva à un détour de ma vie où je m’étais égaré.
C’est elle la petite fée surgie de l’arrière monde qui m’a sauvé du labyrinthe et redonné une dernière fois l’élan d’aimer.
Par extraordinaire elle s’appelle Eva, ce livre est son éloge.

La cache, Christophe Boltanski, StockLa cache

« Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nousmêmes. De la petite comme de la grande histoire. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sûr. Cette appréhension, ma famille me l’a transmise très tôt, presque à la naissance. »

Que se passe-t-il quand on tête au biberon à la fois le génie et les névroses d’une famille pas comme les autres, les Boltanski ? Que se passe-t-il quand un grand-père qui se pensait bien français, mais voilà la guerre qui arrive, doit se cacher des siens, chez lui, en plein Paris, dans un « entredeux », comme un clandestin ? Quel est l’héritage de la peur, mais aussi de l’excentricité, du talent et de la liberté bohème ? Comment transmet-on le secret familial, le noyau d’ombre
qui aurait pu tout engloutir ?

La Cache est le roman-vrai des Boltanski, une plongée dans les arcanes de la création, une éducation insolite « Rue-de-Grenelle », de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui. Et la révélation d’un auteur.

Funny Girl, Nick Hornby, Stock

Funny Girl

Dans les Swinging Sixties la nation tout entière est sous le charme de Sophie Straw, la nouvelle star de la comédie à succès de la BBC. Ça tombe bien, cette ancienne Miss Blackpool n’a qu’une ambition dans la vie : faire rire les gens. En studio comme à l’écran, l’équipe du feuilleton vit de grands moments. Les scénaristes, pour qui le genre comique est une religion, cachent tous deux un secret. Pur produit d’Oxbridge, le producteur est dévoué corps et âme à l’équipe en général et à Sophie en particulier. Quant à Clive, le premier rôle masclin, il a la tenace intuition que ce n’est qu’une parenthèse dans sa carrière… Lorsque la fi ction rejoint la réalité de trop près et que le scénario épouse les péripéties de la vie, chacun doit faire un choix. Continuer ou changer de chaîne ? Une défense et illustration de la pop culture et du ivertissement, pleine de fous rires et de tendresse.

Rentrée littéraire 2015 #6 : 20 août

Voici encore quelques sorties pour le 20 août : Emilie de Turckheim et Stefan Brijs aux éditions Héloïse d’Ormesson et Deepti Kapoor, Eric Holder, David Grossman, Mario Cuenca Sandoval et Aram Kebabdijan aux éditions Seuil !

Popcorn Melody, Emilie de Turckheim, EHO

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Tom Elliott, la trentaine, est propriétaire de la dernière supérette de Shellawick, un bled paumé du Midwest au milieu d’un désert de cailloux noirs infesté de mouches, frappé par l’alcoolisme et le chômage. 50 % de ses habitants se tuent à la tâche dans l’usine de pop-corn du groupe Buffalo Rocks, magnat industriel qui domine la région. Depuis des années, la bourgade se meurt et les commerces de Shellawick ferment les uns après les autres. Mais le coup fatal est porté par l’ouverture d’un immense supermarché ultramoderne juste en face du commerce de Tom. La descente aux enfers commence…
Derrière les personnages burlesques, l’improbable décor et ses deux magasins – symboles de deux rapports totalement opposés à la consommation, à la vie, au besoin et à la satiété -, Popcorn Melody jette un regard comique sur notre société capitaliste et pointe du doigt l’anéantissement de la culture et des populations amérindiennes. Avec son univers déjanté et sa plume ciselée, Émilie de Turckheim donne un coup de pied bien placé dans notre confortable fourmilière.

Courrier des tranchées, Stefan Brijs, EHO

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Londres, à l’aube de la Première Guerre mondiale. John Patterson refuse de s’enrôler, faisant fi du patriotisme et de l’effervescence populaire, contrairement à son meilleur ami Martin Bromley. Bercé par Keats et Thackeray, John, insatiable lecteur, veut étudier la littérature anglaise et se complaît dans cet univers aux antipodes de la violence du conflit. Mais celle-ci se rappelle brutalement à lui lorsque John découvre la lettre annonçant la mort de Martin dans les affaires de son père, le facteur du quartier. John est finalement appelé à rejoindre les rangs de l’armée dans le Nord de la France. Il découvre que Martin n’est pas mort en héros comme annoncé, mais qu’il a été exécuté par ses supérieurs. Doit-il révéler la vérité à Mme Bromley avant de partir pour une opération où il pourrait laisser la vie ?
Courrier des tranchées est un roman sur le mensonge, les illusions et les faux-semblants. Portrait documenté d’une période sombre, où les notions de courage et de lâcheté paraissent soudain floues, Stefan Brijs raconte le gouffre entre l’exaltation de la guerre et son effroyable réalité. En virtuose de la construction romanesque, il donne chair à des personnages sidérants de justesse, emportés par une intrigue ingénieuse qui surprendra le lecteur jusqu’à la dernière page.

Un mauvais garçon, Deepti Kapoor, Seuil

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Elle a vingt ans à New Delhi. Elle n’a ni père (parti vivre à Singapour), ni mère (décédée), ni repères. Sa tante, chez qui elle vit, cherche à la marier. Elle brûle d’une énergie qui n’a nulle part où aller, alors elle se plie aux conventions et garde ses pensées pour elle-même. Un jour, dans un café, il la dévisage. Plus âgé, il semble venir d’ailleurs. Il est laid, et pourtant tout chez lui attire la jeune fille.
Il l’initiera au sexe, à l’alcool, aux drogues ; aux plaisirs du corps et à la noirceur de l’âme. Elle bravera les interdits et découvrira avec lui un New Delhi aussi dangereux qu’enivrant, où se côtoient l’ancestral et l’ultramoderne, la richesse et la putrescence, le profane et le sacré, et où pulse une rage de vivre que rien n’arrête.
Spirale d’amour et de destruction virtuose, Un mauvais garçon est porté par une prose qui vibre de désir et de révolte, jusqu’à l’incandescence.

La saison des Bijoux, Eric Holder, Seuil

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« Faire une saison », c’est l’idée que Jeanne et Bruno se sont mise en tête : quitter les monts du Lyonnais pour aller planter parasols et tréteaux au grand vent de l’Atlantique, sur la place du village balnéaire de Carri. Marchands ambulants, ils forment une petite tribu que complètent Alexis, onze ans, et Virgile, soixante et un. On les appellera en toute simplicité les Bijoux, ils disposeront d’une poignée de mètres carrés au soleil et seront adoubés par des confrères nommés Nanou Primeurs, Fromage ou Château-Migraine le bougnat. Et puis il y a Forgeaud, le boss du marché, protecteur incontournable et despote au passé obscur, Forgeaud qui, frappé par la beauté de Jeanne, en perd le souffle et se promet de la posséder avant la fin de l’été.

Un cheval entre dans un bar, David Grossman

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Sur la scène d’un club miteux, dans la petite ville côtière de Netanya, en Israël, le comique Dovale G. distille ses plaisanteries salaces, interpelle le public, s’en fait le complice pour le martyriser l’instant d’après. Dans le fond de la salle, le juge Avishaï Lazar, un homme qu’il a convié à son one man show − ils se sont connus à l’école −, écoute avec répugnance le délire verbal de l’humoriste.
Mais peu à peu le discours part en vrille et se délite sous les yeux des spectateurs médusés. Car ce soir-là, Dovale met à nu la déchirure de son existence : le choix terrible et fatal qu’il a dû faire à l’adolescence. La scène devient alors le théâtre de la vraie vie. Le récit évolue sur une frontière mouvante entre réalité et inconscient, sentiments violents et actes inaboutis, tandis que l’humour et la dérision colorent les épisodes poignants.

Les hémisphères, Mario Cuenca Sandoval, Seuil

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Deux jeunes étudiants, Gabriel et Hubert, sont à Ibiza. Ils viennent d’y passer des vacances où ils ont donné libre cours à leurs passions communes : les discussions sur le cinéma, les filles, l’alcool et une poudre orange, la dantéine, qu’ils consomment sans relâche. Sous son emprise, ils ont un accident de voiture qui provoque la mort d’une jeune femme. La disparition de cette inconnue au corps fascinant – elle a des jambes interminables et ne possède pas de nombril – va les conduire, chacun de son côté, à la poursuite d’une silhouette à peine aperçue mais néanmoins obsédante, celle qui restera à tout jamais « la Première Femme ».
Près de trente ans plus tard, les anciens amis croient retrouver la « Première » sous les traits de Carmen, une femme qui va tragiquement disparaître à Barcelone, puis de Mériem, que Gabriel connaîtra à Paris – avant de la perdre à son tour.
Dans une seconde partie hallucinée, la quête amoureuse tourne au road movie – pour s’achever, de manière magistrale, au cœur d’un volcan.

Les désoeuvrés, Aram Kebabdijan, Seuil

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La sainte religion de la culture triomphe dans la Cité. Les autorités ont construit, sur les quais de la Maleine, une résidence où les artistes travaillent sans soucis matériels. Mike Bromberg invente des moustiques-papillons, Amin Carmichael installe des routes qui ne mènent nulle part, Lucinda Hernández a conçu une machine à mauvais temps. Il y en a bien d’autres, déjà prestigieux ou prometteurs : ils répandent la bonne parole, accomplissent des miracles, élèvent les âmes.
Chaque chapitre porte le nom d’une œuvre. Aram Kebabdjian les a toutes inventées, ainsi que les noms, les vies, les principes esthétiques de leurs créateurs. Certains s’imposent : leur cote monte, les musées leur consacrent des expositions. D’autres sont victimes de leurs démons intérieurs, de leur trop grand succès ou de tortueux complots. Dans les vernissages se pressent galeristes, critiques d’art, collectionneurs et fonctionnaires de la culture.