[Atelier d’écriture 2016] #1 : Lal

Nouvelle résolution de l’année, à laquelle je vais essayer de m’astreindre : reprendre régulièrement l’atelier d’écriture de Leiloona. Autre résolution, ou plutôt autre choix, vous les retrouverez ici, et non plus sur le site « les écrits de Fanny », que je néglige, et qui sera certainement bientôt supprimé.

La photo choisie pour ce premier atelier de l’année est de Kot :

halal-food

Lal

  • Viens, Sam, je connais un endroit super, je suis sûr qu’il va te plaire.

Je regardais Baptiste, surprise par son engouement. Je n’avais pas l’habitude de le voir prendre des initiatives, c’était même plutôt l’inverse : il ne savait jamais vraiment où aller, quoi faire, qui voir. Il préférait me laisser choisir, mais je ne connaissais rien à cette ville, et la moindre petite chose était, pour moi, source d’étonnement.

  • J’y suis jamais allé, mais Tom oui, il pense que ça sera bien pour toi, que … ça te correspondra.

Me correspondre ? J’accueillis ce verbe avec intérêt. Cela faisait une semaine que je connaissais Baptiste, on s’était rencontré par hasard devant la terrasse d’un café, il s’était amusé de mon comportement et de mon visage inquiet qui lui avait aussitôt fait comprendre que je n’étais pas d’ici. Je m’étais assise à une table, mais je ne savais pas quoi commander, ni comment faire. Pourtant, je le devais : c’était l’une des obligations que je m’étais fixée. Avant de partir, Tarah, la voisine grâce à laquelle j’avais pu quitter mon pays et venir ici, m’avait affirmé, face à mon inquiétude, que je finirai par trouver ce qui me correspondait.  Avant, je ne sortais jamais, je n’osais pas,  je ne pouvais pas, mais ici, j’étais prête pour commencer une nouvelle vie. C’était une nouvelle chance qui s’offrait à moi. Alors, chaque semaine, il fallait que je me force à faire quelque chose, une chose que je n’avais encore jamais faite -et elles étaient nombreuses – : je voulais essayer de leur ressembler, mais serait-ce  possible ? Qu’est-ce qui, au fond, pouvait bien me correspondre ? J’étais confuse par rapport à ce que j’étais vraiment et à celle que je voulais être, et lui, en une semaine, pensait déjà pouvoir me connaitre.

  • C’est là, un peu plus loin. Tu as faim ?

Je le regardais, toujours étonnée, j’acquiesçai d’un hochement de tête. Il y avait du monde dans la rue, Baptiste marchait vite, bien trop vite pour que je puisse m’imprégner de l’atmosphère des différentes rues qu’on ne faisait que traverser.

  • On y arrive, Samia.

Samia, c’était mon prénom. Baptiste ne l’utilisait presque jamais, il m’appelait « Sam ». Je commençai à ressentir une petite boule se former au creux de mon estomac : cet air pressé qu’il n’avait jamais, ce pas décidé et fonceur, mon prénom …

  • On y est, regarde, c’est Halal !
  • à Lal ?

Je le regardais avec deux yeux ronds. Lal ? C’était qui, Lal ? Face à mon expression interrogative, il poursuivit :

  • Halal, c’est de la nourriture halal, là.

Il me désigna d’un mouvement de tête la petite cabane dans laquelle un homme préparait des sandwichs. Je levai la tête, et lus : « Halal food ».

  • Et ?

Son regard perdit un peu d’assurance, il se mit à regarder ses chaussures, un peu gêné.

  • Je me suis dit … comme tu t’appelles Samia … que tu viens d’arriver dans le pays … que tu devais manger halal.

Je le fixai, et compris tout à coup sa pensée. Il devait s’imaginer que je venais d’Irak ou de d’Afghanistan, à cause de mon prénom et de mon teint. C’est vrai que je ne lui avais jamais dit d’où je venais, je lui parlais peu de moi. Loin de me vexer, cette recherche d’attention me toucha, mais il était peut-être temps de lui parler un peu de moi.

  • Baptiste … je viens de Suisse, et … je suis végétarienne …

Une photo, quelques mots … #3 : No way

Troisième participation à cet atelier d’écriture qui se passe chez Leiloona.

La photo de la semaine est de Kot, comme lors de ma première participation :

tatoo

Ce soir, je vais rejoindre mes potes. C’est presque un rituel maintenant : tous les dimanches, on se retrouve au parc au bout de la ville ou dans un café, selon le temps. On rit, on s’amuse, on boit, on danse aussi parfois. De temps en temps les flics arrivent, mais on est habitué : on cache les bouteilles, on planque les joints, et souvent ils ne nous emmerdent pas plus longtemps « On nous a appelés, on est venu, c’est notre boulot. On sait qui vous êtes, donc on vous laisse tranquille, mais moins de bruit quand même, sinon, il faudra vous embarquer. » Et ils nous laissent.

Il faut dire qu’on peut faire peur aux autres. Marycine avec ses longs cheveux roses et ses piercings. Je les ai comptés la dernière fois, rien que sur le visage, j’étais déjà à dix. Elle est jolie comme ça, ça lui va bien. Pierre et l’grand Pic c’est à cause de leur coiffure : une crête verte pour l’un, une sorte de gros pic pour l’autre. D’ailleurs, on croirait qu’il veut atteindre le ciel avec ce gros foret conique et trouer les étoiles. Moi, c’est à cause des tatouages. J’en ai partout : sur les bras, les jambes, le dos, le ventre. J’ai fait le premier à dix-sept ans, avec ma première bande de pote. On m’a vite regardé de travers, comme si je devenais quelqu’un d’autre. Des conneries. C’est pour moi que je l’ai fait, parce que je le voulais, j’en avais besoin. Ce mec tatoué, c’est moi. Pas un autre. Puis, rapidement, les autres ont suivi. J’aime mon look aussi : c’est vrai, on se retourne sur moi quand je marche : vêtements courts ou longs, parfois troués, noirs ou en jean et mes chaînes. Mais je ne choisis pas ces fringues pour faire peur ou autre, non. Mais parce que la différence existe, et qu’on n’a pas toujours besoin de se conformer. Pas question que je foute toujours dans le moule. No way. Parfois, ça me soule quand même de voir des regards méprisants. Mais je les emmerde, les gens. Je les juge pas, alors qui sont-ils pour le faire avec moi ? Alors, quand je suis avec mes potes là, le dimanche soir, j’oublie tout. On se lâche, on est nous, et ça fait du bien.

Le soir, une fois chez moi, je me sens mieux, prêt à attaquer la semaine qui arrive. Je me douche. Mes vêtements pour demain sont prêts : les chaussures sont cirées,  le costume sorti, déjà repassé. Il faut que je sois en forme : je négocie un gros contrat.

[Atelier d’écriture] Une photo, quelques mots … #1

J’ai découvert cet atelier d’écriture il y  a quelques jours. Tout se passe chez Leiloona.

Chaque mardi (ou plus tard, quand elle boit trop de bulles :p ) une photo est publiée : elle servira de base pour écrire un texte dans la semaine. Ni genre, ni ton imposés. Seul le plaisir d’écrire.

La photo de la semaine :

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Il est perdu. Les rues sont vides autour de lui. Il ne sait plus où aller, vers qui se tourner.

Il a peur. Il n’y a plus de bruit. Ce n’est pas un calme doux et reposant mais un calme oppressant. Menaçant. Il sait que cela ne va pas durer, que tout va reprendre. Des bruits vont retentir à nouveau. Bientôt. Ce sera tout d’abord le cri de la sirène. Ce son perçant qui lui retourne l’estomac. Puis, le rythme lourd, sourd, interminable des bombardements.

Avant, il y avait aussi les cris, mais la plupart ce sont éteints. Puis, à quoi bon crier, personne ne peut les aider. Personne ne les entend, ils sont seuls. Il est seul.

Il est perdu. Les rues sont presque vides. Il vacille au milieu des décombres fumants. Il croit entendre des gémissements. Il cherche à manger. Instinct de survie.

Et tout recommence. Les sirènes. La peur qui lui retourne l’estomac, qui lui bousille les tripes. Alors il court. Sans savoir où aller. Il court. Il veut vivre. Il court.  Il est perdu, il a peur. Il doit survivre. Alors il court.